Par Praline Gay-Para | le 3 août 2016 | Actualité

Identité et/ou singularité, enjeux de création artistique et d’émancipation?

communication dans le cadre de la carte blanche donnée aux artivistes par le PCF  à la Manutention à Avignon le 16 juillet 2016

« L’identité c’est se nommer soi-même. » E.Glissant

J’avais créé il y a quelques années un spectacle autour de nouvelles et de contes afro-américains et caribéens avec des chansons d’un répertoire issu des mêmes cultures. Moult questions m’ont été adressées sur le pourquoi et le comment de cette culture en particulier, moi qui suis née au Liban. Quand quelques années plus tard j’ai créé un monologue de théâtre sur la guerre du Liban vécue d’ici, j’étais là où on m’attendait MAIS pas de la manière dont on m’attendait : je racontais des blagues de l’époque, je bénissais l’heure où j’ai quitté le Liban, je ne pleurais pas sur le sort des Libanais, et du mien par conséquence. Il y a même quelqu’un qui a osé me dire : « Il ne faut pas dire du mal de votre pays, j’aimerais bien y vivre. » ou alors « comment pouvez-vous parler de choses si graves avec tant de légèreté ? ».

Le fait est que c’est la même personne qui a créé ces deux spectacles pour dire exactement la même chose : Les peuples opprimés créent de la musique, des histoires, des danses, des blagues, des livres, etc… pour vivre la tête haute devant l’insupportable. Ils rient, écrivent, chantent, dansent, créent, vont au cinéma, pour résister.

Que vient faire la question de l’identité ici ?

Nous portons encore aujourd’hui un regard colonial dominant sur « l’autre » celui que nous définissons à priori comme différent. Et pour nous rassurer, nous avons besoin de le nommer en fonction de nos propres grilles mentales et historiques. Que de fois j’ai reçu des appels de personnes qui souhaitaient inviter un conteur « africain ». Quand je demandais « quelle Afrique ? » J’avais un blanc ou alors une réponse exaspérée. Si l’artiste est noir, originaire du continent africain, il est à priori supposé raconter des contes traditionnels fidèles à l’esprit de la mission Dakar-Djibouti. S’il raconte des récits contemporains, écrits dans une langue personnelle, ou qu’il explore des récits européens, il n’a pas sa place. Peu de comédiens descendants de colonisés ont une place à part entière dans le théâtre en tant que comédiens et non en tant que comédiens noirs ou arabes ou ….

Que de fois j’ai dû me battre pour être une conteuse et une autrice professionnelle et pas une libanaise professionnelle.

Cette vision du monde simplifiée voire simpliste range les individus dans des cases pré-établies sous une identité étriquée définie en fonction du lieu de naissance, d’une couleur de peau, ( voire aujourd’hui d’une religion même s’ils sont athées). Elle les assigne à résidence culturelle, déniant ainsi l’importance de leur parcours, de leur travail artistique et de leur singularité. Leur création doit elle aussi correspondre. Le lit de Procuste en quelque sorte.

Quel que soit mon lieu de naissance, mon identité sera une combinaison de la culture où j’ai grandi et de toutes les expériences, rencontres, histoires et géographies vécues par la suite mais aussi et surtout de choix et de goûts personnels, d’apprentissages, d’études, de choix poétiques et politiques. Une identité-relation (Glissant) qui ne pourra être réellement définie qu’après ma mort et même là elle sera tronquée, car définie par une tierce personne.

Réduire l’autre à une identité étriquée qui nous rassure revient bien souvent à la réduire à une carte postale, une image d’Epinal, une suite de clichés.

Hassan Musa, artiste de grand renom d’origine soudanaise, s’est vu refuser ses œuvres par la biennale de Lyon voici quelques années car son art n’était pas vraiment « africain ». Il convoque dans son œuvre toute sa connaissance, très vaste, de la peinture occidentale. Il y aurait beaucoup à dire sur la mise à part de l’art africain par rapport à l’art tout court dans certaines galeries ou certains musées aujourd’hui.

Le terme de métissage est décliné à toutes les sauces depuis les années 80, magnifiant la différence en lieu et place de l’égalité. Cet engouement suspect pour l’exotisme a mis en place des « produits culturels » commerciaux dont la world music est un exemple : une espèce de yaourt informe audible en tout lieu, une sorte de musique d’ascenseur de bonne conscience.

Qui peut définir l’identité d’une œuvre artistique à part celle ou celui qui la met au monde ?

Certains artistes font le choix d’enraciner leur création dans une culture qui leur tient à cœur. Seul leur travail artistique fera la différence entre le folklore, objet exotique qui sécurise un public familier des clichés, et l’œuvre : expression unique d’une sensibilité unique.

La dimension poétique d’une création ouvre les portes vers une universalité possible de l’émotion et de la sensation. Elle offre un vide, une zone de silence, un espace que chacun-e peut investir à partir de son propre vécu, de sa propre sensibilité. Ainsi les intimes rassemblés constituent un collectif où chacun interprète à sa manière la partition commune.

Le fond de la question est donc de revenir à ce qui fait primordialement l’art, au-delà de toute considération d’appartenance à un groupe : l’identité individuelle, à un moment donné, traduite, exprimée dans une œuvre, et qui parce qu’elle est unique et même temporaire peut avoir une dimension universelle, c’est-à-dire humaine.

Mustapha Dimé, sculpteur sénégalais, avait réagi à une exposition de Louise Bourgeois à la biennale de Venise : « C’est une des meilleures expositions de la biennale. Je sens qu’il y a un être humain là-dedans. L’art c’est l’âme de quelqu’un. »